Dans le cadre de son travail sur l’apprentissage immersif et la vulgarisation du droit, s’inscrivant dans le Projet VIRAJ – Virtualisation et Augmentation de la Justice, le Laboratoire de cyberjustice vous présente une série de sept billets de blogue, publiés à intervalle de deux semaines, explorant les différents enjeux et avancées en lien avec l’apprentissage immersif, dont voici le premier.

Image générée par ChatGPT
À l’heure où les outils de réalité virtuelle (VR) se développent et disposent de fonctionnalités toujours plus variées, l’idée de leur emploi dans les processus d’enseignement attire de plus en plus d’établissements. En 2016, en Chine, le ministère de l’Éducation a approuvé plus de 300 expériences d’enseignement utilisant la réalité virtuelle (VR). Puis, nous avons observé ces dernières années une augmentation des recours à ces technologies dans les cursus éducatifs de différents niveaux (de la maternelle aux études supérieures) et dans des domaines variés, notamment en médecine, ingénierie ou aviation. Avec son aspect immersif et la capacité de créer un environnement modulable selon les besoins d’apprentissage, la réalité virtuelle offre un nouvel espace avec lequel les apprenants peuvent interagir, afin d’acquérir de nouvelles connaissances et compétences.
Dans les facultés de droit, l’idée de l’utilisation de ces technologies fait son chemin. Apprentissage plus efficace, illustration de notions théoriques et mise en pratique des connaissances à travers des procès simulés virtuels ; la réalité virtuelle constitue désormais une possibilité d’offrir aux étudiants un enseignement plus efficace et de réaliser une transition entre les bancs de la faculté et la pratique en cabinet et devant les cours. Bien que son efficacité soit parfois contestée, cet article revient sur les différentes utilisations de la VR dans l’enseignement du droit et sur les potentiels bénéfices de celle-ci pour la formation des futurs praticiens du droit.
1. La réalité virtuelle pour accompagner l’enseignement du droit
Dans l’enseignement du droit, les possibilités de recours à la VR sont multiples. Pour être efficace et permettre le développement d’un certain professionnalisme, l’enseignement du droit se doit d’être holistique ; requérant, pour les étudiants, l’utilisation de capacités cognitives et de compétences variées. Parmi les différents emplois de la réalité virtuelle en éducation, deux en particulier se démarquent dans la poursuite de cet objectif.
Les capsules immersives pour enseigner les notions théoriques de manière engageante
Dans un premier temps, les plateformes de VR peuvent être utilisées afin de créer des mises en situation permettant aux apprenants de mieux assimiler les connaissances théoriques. Il s’agit de l’un des objectifs que nous poursuivons au Laboratoire de cyberjustice, avec la création, dans le cadre du projet VIRAJ, de capsules illustrant des notions du droit qui peuvent être difficiles à comprendre par une simple explication orale. L’intérêt est que les étudiants puissent facilement comprendre et assimiler des notions théoriques et qu’ils puissent les visualiser clairement. En associant une règle de droit à une image ou à une mise en situation, et en invitant l’utilisateur à s’engager dans la capsule, celui-ci sera davantage apte à en remarquer les nuances.
Ces capsules peuvent être utilisées soit en complément d’un cours, soit comme élément pleinement intégré à un programme. Par ailleurs, les professeurs peuvent ajouter des questions d’évaluation à la fin des capsules s’ils le désirent.
En outre, ces capsules ne sont pas réservées à l’usage exclusif des facultés de droit. Elles peuvent également être utilisées pour favoriser l’accès à la justice en fournissant des informations et une prévention sur des sujets clés, tels que le logement.
Exemples du processus de création des capsules du projet 3 – VIRAJ


Une cour immersive pour des procès simulés et le développement des compétences pratiques
La seconde utilisation de la réalité virtuelle, qui semble être la plus répandue, est celle des cours et des cliniques juridiques virtuelles. De manière générale, ces activités sont essentielles pour tout programme de droit, car les étudiants peuvent y appliquer leurs connaissances théoriques et y développer les compétences essentielles à la pratique du droit.
De cette manière, la réalité virtuelle démocratise l’accès des étudiants à ces exercices. Grâce à l’aspect immersif, il est possible de recréer des cours et d’y faire pratiquer les étudiants dans un environnement similaire à celui qu’ils connaitront une fois avocat. Plusieurs universités, dont l’Université de Guangdong, en Chine, ont développé des plateformes de ce type, permettant aux étudiants de s’exercer à des procès simulés. Cette plateforme rend la pratique beaucoup plus accessible et contourne le manque d’infrastructures. Dès lors, le fait que l’université ne dispose que d’une seule salle d’audience physique ne représente plus un problème.
Sur cette plateforme, les étudiants ont accès à une salle d’audience virtuelle reconstituée, leur offrant ainsi l’opportunité, dans un premier temps, d’explorer celle-ci et d’approfondir leurs connaissances sur ses diverses composantes. Ils peuvent ensuite s’entraîner, grâce mode « Case study », à plaider dans des situations spécifiques ; ce qui leur permet de perfectionner leurs compétences oratoires.

Exemple de procès simulé virtuel développé à la Peter A. Allard School of Law à l’Université de Colombie britannique
Nous pouvons également noter l’exemple de l’université britannique Open University, qui, en 2017, a créé une application intitulée « Open Justice VR App » pour accompagner l’un de ces modules d’enseignement juridique. Celle-ci, accessible depuis un smartphone, a été développée afin d’aider les étudiants à améliorer leurs compétences orales des utilisateurs, en particulier pour les plaidoiries. Grâce à leurs téléphones et à une monture qui le transforme en un casque de réalité virtuelle, les étudiants sont plongés dans un environnement simulé. Ils peuvent y travailler sur des présentations orales dans différents contextes, puis reçoivent un retour sur leur performance.
2. La VR, une ressource pédagogique très avantageuse pour les juristes en devenir
À travers les différentes études qui ont été menées, notamment sur les dispositifs précédemment présentés, nous avons observé que la réalité virtuelle offrait plusieurs avantages dans le processus d’apprentissage.
Une plus grande accessibilité à la pratique
Aujourd’hui, la VR est une technologie développée, facilement accessible et adaptable à diverses situations. Avec des plateformes aussi facilement accessibles qu’à travers son propre téléphone, les étudiants peuvent accéder plus facilement à des ressources et à un suivi personnalisé ; ce qui peut être difficile à obtenir dans les facultés de droit, où ils sont souvent plusieurs centaines par promotions.
De cette manière, la réalité virtuelle peut également pallier un manque d’infrastructure et de ressources des universités. Grâce à elle, les établissements d’enseignement peuvent proposer des opportunités d’apprentissage pratique à un plus grand nombre d’étudiants, et ce, à moindre coût à mesure que les technologies se développent. Les enseignements pratiques peuvent être non seulement plus variés, offrant des exercices autres que la simple simulation de procès (exercices de simulation de négociation et d’arbitrage), mais aussi plus fluides dans leur exécution. En effet, grâce à l’absence de limites géographiques dans les environnements virtuels, les différentes plateformes facilitent le déroulement des activités pratiques. Par exemple, nous pouvons y reconstituer des scènes dans le cadre d’un litige, éliminant ainsi le besoin de se déplacer.
De ce fait, les étudiants ont accès à une formation plus complète et de meilleure qualité, facilitant leur transition entre le milieu universitaire et le monde du travail.
L’apprentissage par la VR aligné sur la pensée du constructivisme cognitif
Le principal avantage de la réalité virtuelle, par rapport à d’autres ressources numériques, est qu’elle offre une expérience immersive. Celle-ci s’illustre par le sentiment de présence dans la plateforme, qui se manifeste par différents éléments, tels que la reproduction d’environnement réel, une stimulation multimodale (incluant des stimuli visuels, auditifs et tactiles), la visualisation de l’avatar qui les représente, une perspective interne, comme s’ils incarnaient leurs avatars, et enfin une similitude spatio-temporelle.
Lorsque la réalité virtuelle est utilisée à des fins d’apprentissage, elle peut s’avérer particulièrement bénéfique. Les étudiants peuvent s’immerger dans le contexte de leur apprentissage, créer leurs propres expériences à partir des connaissances que l’on cherche à leur enseigner, et ce, dans un environnement semblable à la réalité de ce à quoi ils seront confrontés par la suite (dans le cas de l’enseignement du droit, des salles d’audience le plus souvent).
L’immersion des apprenants est particulièrement intéressante, car elle les engage dans leur apprentissage. De plus, les stratégies qui y sont associées rejoignent l’École de pensée du constructivisme cognitif.
Selon ce courant de pensée, pour obtenir un apprentissage efficace, il faut qu’il soit actif et non passif. Les connaissances doivent être acquises par les étudiants par le biais de mises en situation, dans lesquelles ils agissent de leur propre initiative et de manière spontanée. Le processus d’apprentissage est donc très actif, puisqu’il se base sur des expériences, des mises en situation et des activités invitant l’apprenant à participer et à comprendre intuitivement ce qu’on cherche à lui enseigner. Grâce à la participation de l’élève dans les diverses activités, celui-ci fait un effort mental et son cerveau assimile ces expériences comme des apprentissages. Cela augmente ses chances de se souvenir de ces informations, et, lorsque l’étudiant sera confronté à une situation similaire, il sera capable de reproduire ce qu’il avait entrepris lors de la mise en situation.
Dans le cas de la réalité virtuelle utilisée pour l’apprentissage, l’aspect immersif, le fort engagement de l’utilisateur avec la plateforme, ainsi qui l’autonomie de celui-ci vont dans le sens de ce courant de pensée.
En droit, les simulations d’audience vont nécessiter la mise en œuvre de compétences particulières. Dans les procès virtuels, les étudiants s’engagent activement dans l’acquisition de leurs connaissances et la mise en application des contenus théoriques, en présentant des plaidoiries, travaillant sur les preuves ou encore en prenant le rôle du juge et décidant de l’issue d’un procès.
Par ce biais de l’expérience vécue, les périodes d’apprentissages sont renforcées. La réalité virtuelle promeut l’apprentissage actif et collaboratif, ce qui a pour conséquence de consolider la construction de connaissances. Il a en effet été démontré que les étudiants, grâce à l’utilisation de la VR, développent des connaissances plus complètes et une meilleure compréhension des notions théoriques. Par ailleurs, les retours personnalisés dont les étudiants peuvent disposer à la fin d’une activité permettent de les guider précisément sur les points à améliorer, ce qui complète l’apprentissage.
De même, la participation l’interaction des étudiants avec les plateformes, rend ces expériences d’apprentissages plus ludiques, ce qui a été vu comme pouvant améliorer la motivation de ceux-ci et qui est d’autant plus bénéfique pour le processus d’apprentissage.
Il semble donc que l’utilisation de la réalité virtuelle, de par ses nombreux aspects, ait la capacité de rendre l’apprentissage plus efficace et ait ainsi un impact positif dans l’enseignement notamment en droit.
3. Une efficacité de l’apprentissage par la VR limitée par certaines considérations
Malgré le grand potentiel des plateformes de VR pour aider les étudiants dans leurs apprentissages, certaines limites ont été identifiées quant au transfert des connaissances.
Le manque de réalisme et la configuration des plateformes
Il est ressorti que le manque de réalisme de certaines plateformes peut avoir un impact sur la qualité et l’exactitude des apprentissages que les étudiants reçoivent (voir Newman et al., 2022). Bien que dans l’enseignement du droit, le niveau de détails visuels dans les simulations (perception des matières, représentation simpliste) soit moins important que dans d’autres cursus comme en médecine ou en aviation, il peut quand même jouer un rôle dans l’efficacité de l’apprentissage. Dans le cas d’une simulation d’une audience par exemple, il est important que l’environnement dispose de toutes les composantes que nous retrouverions dans une cour physique. De même, le niveau de détails peut avoir un impact sur le sentiment de présence de l’étudiant dans l’environnement simulé et sur sa motivation à réellement s’engager dans l’activité.
De plus, le réalisme dans le scénario est un élément clé pour assurer l’exactitude de l’apprentissage. Si, par exemple, dans la simulation d’un procès, les différentes étapes de la procédure ne sont pas reproduites correctement, cela peut limiter les connaissances et compétences que l’étudiant retiendra de cette activité.
Il semble dès lors très important que les universités, en implémentant des activités en réalité virtuelles, portent une attention particulière au niveau de détail et s’assurent de l’exactitude des scénarios. De même, elles devraient prendre en considération les différentes observations relevées en neurosciences qui permettent d’optimiser l’apprentissage et appliquer cela, tant dans le design de l’environnement que dans les scénarios des différents exercices et dans la manière dont elles incorporent la réalité virtuelle dans leur cursus.
La limite de la connaissance technique des étudiants
Bien que la réalité virtuelle soit une technologie de plus en plus accessible, au sens où elle se développe et que la création de plateformes soit de moins en moins couteuse, il est également important pour les établissements scolaires de prendre en considération l’accessibilité technique des étudiants aux plateformes. Il a en effet été relevé dans différentes études de cas que les étudiants éprouvaient de la difficulté à utiliser les plateformes de VR mises en place, ce qui impactait leur apprentissage. Ces derniers ont pu, en effet, trouver l’expérience moins positive ou bien en avoir retenu moins de notions, du fait qu’il a mis davantage de temps et d’énergie pour comprendre comment faire fonctionner l’application.
Afin d’en optimiser l’utilisation, il semble donc que les établissements doivent assurer un accompagnement technique suffisant.
Ainsi, la réalité virtuelle constitue une ressource que de plus en plus d’établissements devraient envisager d’intégrer à leur programme d’enseignement du droit. Cela permettrait aux étudiants d’optimiser leur apprentissage et la mise en pratique des connaissances. Toutefois, ceux qui décident d’emprunter cette voie doivent de porter une attention particulière à la manière dont ils l’implémentent afin d’en optimiser l’efficacité.
Ce contenu a été mis à jour le 9 janvier 2026 à 9 h 53 min.

